Dias & Dias
Etant donné 1° l’indice de réfraction de la lumière et 2° la tentation d’un reality show

D’abord il y a ces surfaces réfléchissantes. Ici, des brillances incisives et là, des transparences abyssales. Quelque part une réalité en trompe l’oeil et partout les reflets d’un monde déformé. Il y a cette mise à distance d’une élégance surannée, une inversion symétrique de la perception, des anamorphoses imposées par les volumes fondamentaux. L’optique verse dans le scopique et les sens sont stimulés par les matériaux. Un vocabulaire éprouvé qui glisse sur la cosmétique et révèle des associations d’idées contre-intuitives, challenge les idées reçues. Un dispositif perceptif qui se ressent avant de se comprendre.

Au-delà (ou en deçà) de ces considérations formelles qui se travestissent d’accents métaphysiques, il y a tous les accessoires d’un mélodrame. Un décor clinquant, kaléidoscopique, dans lequel les deux soeurs se reflètent presque à l’infini. Un soap opera qui orchestre les éléments du quotidien dans cet inquiétant familier (unheimlich écrit Freud) qui est, disons-le, plus inquiétant que familier.

Dans l’oculus où je plonge mon regard, j’imagine un reality show qui fait voler en éclat les catégories. Une forêt de bouleau où surgit Prince en chemise à jabot, en featuring avec LL Cool J et son bucket hat de la marque Kangol. On parle souvent de décalage, mais sans dire par rapport à quoi. Rien n’est décalé si tout le reste n’est pas trop bien calé. Le reste.

Dans le deuxième épisode, Raquel cuisine un risotto aux champignons qui a un petit goût de psilocybine. Ligia lâche ses filets dans l’histoire de l’art pour en remonter quelques motifs de la peinture hollandaise du XVIIIe siècle. Quand l’une lève l’ancre, l’autre passe à table. Un anneau tinte sur le calice, des bougies fondent sur la dentelle, une sphère roule sur le parquet, une chaîne, puis une autre chaîne, pendent inévitablement… Ligia, soudain, s’exclame : « Tous les miroirs sont au mur ». Cliffhanger.

Ellipse. Un white cube, n’importe où en Occident. Robert Morris, une lourde chaîne autour du cou, lacère du feutre avec une délicatesse déconcertante. Ses bras musclés, tendus par l’effort, brillent de sueur. Les murmures imperceptibles de l’américain sont graduellement remplacés par de la House Music qui monte en puissance tandis que la caméra pivote vers le mur où l’on peut lire, sur une enseigne accrochée avec des vis robustes, les patronymes Dias & Dias.

Sans être un conte moral, ce show, avec ces cliquetis métalliques et ses distorsions, sa dramaturgie familière et familiale, ses emprunts au répertoire des contes de l’art moderne, sa matérialité sensuelle —et qui réunit pour la première fois Ligia et Raquel dans une apparition en duo— constitue peut-être à sa manière romantique un memento mori, mais larger than life.

Guillaume Pilet, novembre 2022

 

Ligia Dias est artiste, designer, curator et consultante dans les domaines de l'art, du design et de la mode. Elle vit et travaille à Genève. 
Elle est diplômée de l'Ecal en 2019 (design graphique) et du Studio Berçot à Paris en 2002 (design de mode). En 2009, elle est distinguée 
du Prix de l'ANDAM de la Jeune Création Française. En 2011, elle est résidente à La Villa Kujoyama à Tokyo. Son travail a été exposé entre 
autres au MAD Paris (musée des Arts décoratifs, Paris), au MAM Paris (musée d'Art moderne de Paris), au MCBA, au Mamco, à Design Miami à Miami, 
à la Galerie complete Works à Genève, à la Galerie Martina Simeti à Milan et à la Onna House à East Hampton aux Etats-Unis. Ses œuvres font 
partie de collections privées et publiques telles que les Collections d'art de la Confédération déposée au mudac et le CNAP en France.
Raquel Dias, née à Porto en 1970, portugaise et suisse, vit et travaille à Lausanne, au même endroit. Après deux passages avec mention à l’ECAL, 
elle navigue avec constance entre art et vie courante, exposant, seule ou avec d’autres, elle collabore et se développe, par chance ici et là et 
même parfois au-delà, depuis plus de 25 ans. Nommons Circuit, le MCBA, Lisbonne ou Sète parmi les lieux récents. Elle mêle dans sa pratique des 
idées simples mais pas simplistes, des objets intrigants et banals aussi, des sensations étranges et décalées, des émotions mitigées et surprenantes, 
entre autres, au quotidien, mais pas tous les jours. Ainsi vont la vie et l’art pour RD.